Que retenir de la présentation de la nouvelle version de la « Bible en français courant » (dite Nfc) ?

Beaucoup de choses. Mais peut-être d’abord ceci : la volonté de reconduire cette nouvelle version vers un français non pas davantage « courant » que celui utilisé dans la première version mais plus proche de la langue naturelle de la communauté utilisant la Bible : la langue du culte.

Un écho lointain

En ce sens, la Nfc rejoint lointainement la double motivation qui anima les traductions canoniques (Bible de Zurich, King James, Bible de Luther) issues du mouvement de la Réforme : faire droit au langage de la vie et en même temps faire droit à la vérité de la lettre.

« Lointainement ». Parce qu’entre le 16e siècle et aujourd’hui, il y a tout ce qui distingue un langage déployant pour la première fois (à cette échelle de l’Europe entière) ses virtualités sémantiques dans un milieu à haute densité culturelle et religieuse (cf. Erasme et le mouvement humaniste) et un autre langage (le nôtre) confronté à un milieu marqué tantôt par une spécialisation croissante des savoirs (et donc de ses modes d’expression, toujours plus régionaux), tantôt par une paupérisation des acquis élémentaires (en premier lieu, la langue française). Les deux phénomènes s’alimentant d’ailleurs réciproquement sur fond d’une éclipse presque totale des « humanités ».

Choix stratégique

Dans cette situation, on pouvait légitimement se demander dans quelle direction le projet de la Nfc allait-il s’engager ? Quel critère adopter ? Adaptation croissante ou bien ressourcement ?

La soirée organisée par Société Vaudoise de Théologie a apporté une réponse. C’est d’abord une intention pastorale qui a présidé à cette révision. On peut la formuler ainsi : non pas rejoindre le français utilisé par tout le monde, mais rejoindre la communauté qui « parle la Bible » pour reprendre une expression de Bernard de Clairvaux.

C’est un choix lucide. C’est un geste fort aussi, qui signale quelque chose d’important, en premier lieu la (re)prise de conscience que la Bible comme texte est inséparable de son « milieu » de lecture. Bible et Communauté – Parole de Dieu et Eglise. L’Université a peut-être fait oublier que c’est d’abord l’espace du culte qui constitue le milieu herméneutique spécifique de la Parole. La Nfc, dans l’intention qui préside à cette nouvelle version, nous le rappelle aujourd’hui.

L’entreprise rejoint donc un geste comme originaire, propre à la Réforme : redonner vie à la Parole dans une langue spécifique, pour un temps donné.

Un langage trop lisse ?

On peut néanmoins se demander si cette révision n’est pas trop immédiatement « classique ». La qualité du français la place au même rang que d’autres versions revues récemment (Tob, Segond, Bible liturgique) – elle les surclasse d’un certain point de vue, en raison de l’attention portée à l’équilibre entre « parole parlée » et « parole priée ».

Ne fallait-il pas, néanmoins, ménager davantage de « pierres d’achoppement » dans le français de la Nfc ? Non pas pour faire tomber le lecteur sur son chemin de lecture, mais plutôt pour le réveiller d’une habitude qu’un français un peu lisse peut facilement générer ou entretenir. Du coup, l’attention glisse sur les mots, faute de rencontrer l’expression inattendue qui provoquera l’étonnement, moteur de toute interrogation, de toute recherche (cf. Aristote).

Puisque je cite un philosophe, posons-nous la question : pourquoi les dialogues de Platon, pourquoi les traités d’Aristote n’ont-ils jamais – du moins pas selon cette proportion – subis une telle tentative d’adaptation ? Pourquoi n’existe-t-il pas de Phédon en français courant ? De traité De l’âme en français courant ?

Une lecture qui affecte

Si le projet de la Nfc rejoint « lointainement » les traductions du 16e siècle, c’est qu’adaptation ne coïncide pas entièrement avec traduction. Les traductions « canoniques » conservent toujours comme un double écart : 1) entre la langue réceptrice et l’idiome textuel originel ; 2) entre la langue parlée et la langue de la traduction. Cet écart, c’est ce qui ménage précisément ces « réveils » de l’attention au cours de la lecture.

C’est ce qui signale aussi la spécificité du texte biblique quand on le compare au texte philosophique. La philosophie veut faire croître la connaissance : elle veut « éclairer » le sens des choses. Mais cet éclairage affecte peu l’existence. Personne ne donne sa vie pour un concept. La Révélation veut d’abord donner la vie : donner une Vie, qui est aussi « Lumière ». Or cette lumière affecte directement l’existence. Plus elle croît, plus elle provoque de réactions. Plus elle augmente, d’autant grandit l’obscurité du mystère qu’elle révèle (parce qu’il « dépasse tout entendement »).

C’est cela que signale le décalage du texte biblique : il désigne par le caractère inhabituel de son mode d’expression cet « Ailleurs » qui l’habite.

Que retirer de cette soirée autour de la Nfc ?

Deux choses : que l’Eglise comme communauté « con-voquée » par la Parole constitue l’espace de résonnance adéquat du texte fixé dans la Bible ; que, davantage que le texte imprimé, c’est nous qui devons donner à la Parole sa traduction adaptée aujourd’hui. Dans notre vie, dans le monde. C’est nous, si le texte est ici ou là trop lisse, qui devons « étonner ». Signe que la Parole nous a rejoints. Comme théologiens. Comme chrétiens.

Cet article fait écho à la soirée « Traduire la Bible : à quoi bon? » du 25 septembre 2020.

L’auteur

Grégory Solari est docteur en philosophie. Chargé d’enseignement. Editeur. Animateur dans la formation Siloe


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