Cet article résume la demi-journée Bienheureux-ses ministres ! en collaboration avec la Ministérielle, et l’office des ressources humaines de l’EERV. Cette rencontre fût l’occasion d’échanges approfondis sur la thématique du ministère. Une autre présentation de cette journée peut-être trouvée ici.

Introduction

La journée est introduite par Eric Bornand, président du comité de la Ministérielle, qui exprime le souhait que cette journée soit une première étape d’une longue démarche. Une réflexion est à mener très largement sur les ministères et invite chacune et chacun à s’exprimer sur la forme que devrait prendre cette réflexion.

Les participant.es sont rapidement sollicité.es en remplissant un document collaboratif (Framapad) afin de créer un nuage de mots répondant à la question : Qu’est-ce qui fait que je suis encore là ?

Nuage de mot – Final

La journée se poursuit avec l’intervention du professeur Jérôme Cottin, professeur de théologie pratique à Strasbourg, à propos de son dernier livre (Les pasteurs, Labor et Fides, 2020) en dialogue avec Nicolas Besson, Responsable des Ressources humaines de l’EERV. L’échange complet est disponible en audio.

Bienheureux-ses Ministres! J. Cottin & N. Besson

Intervention de Jérôme Cottin

Dans un premier temps, Jérôme Cottin précise le genre littéraire de son ouvrage : il ne s’agit pas d’un travail de sociologie mais de théologie pratique. Il ne souhaite pas parler du pastorat sans interroger les acteurs en premières lignes. Mais il a bien conscience que son travail d’enquête est qualitatif plutôt que quantitatif, une remarque qui répond à la critique d’Eric Bornand sur le faible nombre de participants interrogés sur une très grande zone géographique. Cette faible participation ne traduit pas un rejet de la démarche par les ministres contactés. La plupart du temps, Jérôme Cottin a dû faire face à une absence de réponse.

Le ministère pastoral a eu tendance à supplanter les autres ministères et à faire le vide autour de lui. Mais l’ouvrage cherche à mettre en avant la diversité des ministères liée à une pluralité de dons. Une diversité qui dépasse aujourd’hui les quatre ministères canonisés à la Réforme.

Le travail de Jérôme Cottin met en avant 7 thématiques, qui ont fonction de balise :

1 Il faut s’intéresser un peu plus à la vie des pasteurs

Il y a probablement des différences entre les pasteurs de Suisse ou de France, mais un sentiment d’isolement et des souffrances dépassent les frontières. La vie d’un ministre semble mangé par la multiplication des tâches et l’impossibilité de s’en défendre. Les avantages de la cure (loyer et place) vont parfois de pair avec un sentiment de ne pas être chez soi et des difficultés à couper avec le travail.

2 Vivre une spiritualité biblique dans un monde profane

La société s’éloigne de ses sources chrétiennes. Cela ne suscite pas que du découragement, comme en témoignent deux belges ; nous devenons atypiques et, du coup, nous sommes plus intéressants à découvrir. Cela laisse également plus de liberté pour construire un ministère à notre mesure. 

3 Actions de solidarités

Le souci des autres, des conditions matérielles et la lutte contre l’isolement fait partie de la vocation de l’église, ce qui signifie que ce ministère peut être partagé par tous, chacun.e selon sa spécificité bien entendu.

4 Ministère prophétique

Il faut souligner l’importance d’une parole libre pour dénoncer les excès. Cela donne la possibilité de témoigner de la vérité de Dieu, la vérité de l’Homme, dans un monde fait de mensonge.

5 L’ecclésiologie

Le pasteur n’est pas tout seul, il fait église avec d’autres. Être garant d’une église à la fois ouverte et capable de se recentrer de manière confessante. Jérôme Cottin s’appuie sur Martin Bucer pour mettre en avant 4 niveaux d’ecclésiologie : 

  1. l’electio (rassemblement, l’écoute du plus grand nombre, relationnel et sociétal) 
  2. l’adoptio (quête spirituelle, démarche d’approfondissement voire de  découverte de la foi)
  3. la communio sanctorium (petits groupes plus confessant)
  4. la glorificatio (savoir qu’il va y avoir de l’inattendu, confier notre avenir aux mains de Dieu)

6 Mieux travailler en équipe

Il s’agit d’intégrer les charismes, notamment en valorisant des personnes hors église qui seraient heureuses d’offrir leur aide selon leur compétence. Le professeur Cottin attire l’attention sur les jeunes ou les artistes, hors communauté mais qui s’investissent très volontiers ponctuellement.

7 Que le pasteur puisse travailler sur lui-même

Il faut l’aider à discerner ses dons et ses priorités, à accepter la multiplicité des rôles (comme celui du leader ou de l’animateur). Cela demande un effort afin de gérer la différence. Jérôme Cottin propose un outil pour ce processus de discernement : l’ennéagramme. En Allemagne, des pasteurs et des théologiens ont « christianisé » cet outil afin de le rendre plus adéquat avec les objectifs de l’église. Il semblerait qu’un certain succès couronne ce procédé. 

Intervention de Nicolas Besson

Après cette mise en valeur thématique par le professeur Cottin, la parole est donnée à Nicolas Besson.

Le Responsable RH est globalement d’accord avec ce que déploie le professeur dans son ouvrage. Il souhaite même élargir et radicaliser un certain nombre d’affirmations. Dans un monde qui change, il faut travailler sur nos formats de manière profonde.

1 Apprendre à vivre une vie spirituelle dans un monde profane

Les ministres sont beaucoup moins appelés à être des enseignants que des témoins. (Ré)-apprendre à se farcir l’Évangile afin d’être travaillé dans nos vies et être porteur avec tout notre être de quelque chose qui peut intéresser les gens, les interpeler. Il s’agit d’être prophétique plus que fonctionnaire.

2 Nous parlons un langage devenu globalement étranger

Il s’agit de traduire ce que nous essayons de dire avec des mots qui parlent tant à l’église qu’à des personnes qui ne sont plus dans le coup. 

3 L’interreligieux n’est pas qu’un gadget bonus

Nous ne sommes pas habités que par l’histoire et les pratiques du protestantisme. Le monde est profondément interreligieux. Cela englobe à la fois l’apport des religions dites traditionnelles (yoga, etc.) mais également des dimensions religieuses moins officielles, qui peuvent être visibles dans les films ou d’autres supports.

4 Souci de temporalité et de lieu

Aujourd’hui, on vend une assurance en 2 cliques. Comment faire pour saisir les occasions pour un travail plus approfondi. Les cloches qui sonnent le dimanche matin ne suffisent plus à appeler les gens.

5 Le réseautage

Il ne faut pas faire pour les autres mais avec les autres. Il s’agit de développer la capacité de créer des écclésioles avec ceux que l’on rencontre et de sortir dans la rue ou sur internet.

6 Gestion des compétences et des charismes

 De la même manière que l’église a utilisé, il y a plusieurs années, les sciences du langage, il faudrait aujourd’hui utiliser davantage les outils du management de la conduite et du développement. Il est nécessaire de s’ajuster à la réalité et trouver des solutions concrètes pour aujourd’hui.

Réponse de J. Cottin

Jérôme Cottin reprend la parole pour un temps de réponse. Il attire notamment l’attention sur l’importance du multimédia dans tous ces changements sociétaux et sur le changement des modes de transmission. Trois modèles différents pourraient cohabiter à l’avenir : le modèle traditionnel, le modèle culturel et le modèle social.

Il rappelle également l’importance de la contextualisation (ce qui marche quelque part peut ne pas fonctionner ailleurs) et exprime un certain déchirement face au modèle presbytero-synodal, qui semble intellectuellement le meilleur modèle mais dont le fonctionnement peut être bloquant, en empêchant des dynamismes et des initiatives.

Témoignages et travaux de groupe

Après ce temps de dialogue, deux ministres vaudois (Noémie Heiniger et Bertrand Quartier) offre leur témoignage en répondant à la question : Comment vivez-vous la joie évangélique (telle que décrite en 2 Cor. 7,4) dans votre ministère ? L’intégralité des témoignages est disponible sur soundcloud.

Bienheureux-ses Ministres! N. Heiniger & B. Quartier

Pour conclure cette matinée, les participant.es sont envoyés dans 7 groupes afin d’échanger à partir de deux consignes : 

  1. Identifier une source de souffrance ou de perte de sens à nommer dans le ministère aujourd’hui.
  2. Identifier une perspective de joie à approfondir dans le ministère aujourd’hui

Voici en rassemblé les différents éléments produits par ces échanges :

Souffrances

… en termes de vocation personnelle, de sens du ministère, de vie spirituelle.

  • Sentiment de perte de sens dans le ministère (p.ex. séance de catéchisme sans répondant de la part des jeunes)
  • Attentes déçues de parvenir à quelque chose
  • Solitude

… face à (ou dans) la société

  • Ne pas être en phase avec les attentes des gens lors des actes ecclésiastiques
  • Décalage
  • Manque d’impact, fait d’être de moins en moins, marginalisation, perte de socle religieux commun dans la société
  • Place mal reconnue de l’Église et des ministres (pasteur-e et diacre) dans la société
  • Réputation du pasteur = quelqu’un avec un arrière-fond spirituel
  • Manque de reconnaissance
  • Difficulté d’atteindre les enfants qui ne sont plus annoncés institutionnellement

… dans le cadre institutionnel de l’EERV

  • Souffrance d’un aumônier qui va partir à la retraite….apparemment il n’y a personne pour lui succéder, alors que tant de personnes sont en souffrance dans le lieux où il exerce.
  • Souffrance de l’autoréférentialité de l’Eglise qui s’annonce elle-même plutôt que d’annoncer le Christ
  • Difficultés du travail collaboratif en Eglise (on se divise le travail mais on collabore assez peu)
  • Enjeu de l’organisation ecclésiale (trop de niveaux);
  • Difficultés de continuer à faire ce qu’on fait et en même temps créer
  • L’institution appelle à innover, mais la surcharge chronique empêche les élans novateurs.
  • Manque de temps : les changements doivent se construire dans la durée
  • Lourdeur du fonctionnement institutionnel, difficulté dans certains lieux de recruter des gens créatifs pour faire partie des Conseils (alors que les gens créatifs sont dans d’autres lieux que les instances institutionnelles)
  • Manque d’accueil, notamment de nos charismes (manque de congruence entre message de l’Eglise et ce qui nous est demandé comme ministre)
  • Le travail est parfois empêché, exemple d’un projet contrecarré par l’institution sans justification
  • Lorsque les paroles ne conduisent pas à un essai de mise en oeuvre.
  • Sentiment d’être enfermé dans un système clos.
  • Souffrance de ministres retraités : pas de lieu de partage de la joie avec les actifs. Il y a 30 ans, on rencontrait tout le temps nos collègues âgés.
  • Notre église a professionnalisé les échanges.
  • Certains retraités prenaient tellement de place qu’il ne trouvait pas leur place. Souffrance aussi de ne pas être accueillie comme nouveau ministre, par des collègues et par des laïcs en poste de responsabilité.
  • Le fonctionnement du lieu d’Eglise est dysfonctionnel, on est impuissant. De plus on ne peut pas forcément exercer un ministère qui correspond à ses charismes.
  • La souffrance est souvent liée au fait que nous avons un sentiment d’échec, de responsabilité des impossibilités et disfonctionnement de l’Eglise.
  • Dans le cadre de l’hôpital, il y a des attentes différentes de la part des patients et de la part des soignants. En tant que ministre, quand on est dans des activités qui ne sont pas d’église, on n’a pas un crédit particulier, pas plus qu’un avis parmi d’autres au niveau spirituel (au sens large) et religieux.
  • Quand on travaille en Eglise, on est beaucoup dans l’opérationnel, pas tellement dans le partage.

Joies

… en termes de vocation personnelle, de sens du ministère, de vie spirituelle

  • Se reposer la question: pourquoi je fais ça ? La joie vient du fait de savoir pourquoi je le fais
  • Croire que le souffle de l’Esprit se débrouille
  • Désir de mieux “habiter” personnellement la joie qu’on ressent en communauté
  • Pertinence d’une spiritualité joyeuse et résistante
  • Fraternité des Veilleurs

… face à (ou dans) la société

  • Rencontrer des gens !
  • Profiter de cette marginalisation qui est la nôtre pour surprendre les gens aujourd’hui. Etonnement, décalage, surprise qui permettent un dialogue nouveau, de rejoindre les gens autrement dans des lieux surprenants (exemples de l’aumônerie militaire, du soutien d’urgence ou en temps de crise, de deuil).
  • Surprendre les gens de dehors et de dedans (l’Eglise) avec une lecture toujours renouvelée des textes bibliques.

… dans le cadre institutionnel de l’EERV

  • Etre intégré dans une communauté, une équipe et sentir porté (prendre sa place et laisser les autres prendre la leur)
  • Permettre de vivre (et de trouver) les charismes de chacun en congruence avec le discours de l’EERV
  • Développer les rencontres de partage et de prière au-delà de l’organisationnel
  • Encourager la créativité
  • Adapter le cahier des charges aux ministres et non l’inverse (souplesse et agilité)
  • Retour aux fondamentaux dans ce temps de COVID.
  • Joie de la collaboration avec les laïcs
  • Cohérence entre pensée, discours, et actes.
  • Dynamique des rencontres.
  • La joie vient de la vie, (du Vivant). Ce sont peut-être les rencontres qui apportent de la surprise, de la vibration.
  • Il y aussi des joies qui sont plutôt satisfaction, liés à la réussite, au travail bien fait, qui donne de la joie aux autres.
  • Communion quand on peut être reçu dans ce qu’on a à donner.
  • Dans la formation continue des ministres les échanges fraternels peuvent être très forts.
  • Il y a une forme de communauté entre ministres sur FB, en tout cas un échange, qui peut aussi être porteur théologiquement.