À la suite de notre dossier Bénir le mariage civil pour tous?, le Synode de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud (EERV) a sollicité la Société Vaudoise de Théologie pour une intervention à la suite du Synode du 03 mars 2022. Cette intervention a été proposée par Elio Jaillet et propose une carte des positionnements théologiques possibles sur la thématique de la bénédiction nuptiale.

Contexte

Le 26 septembre 2021, la population Suisse a modifié sa compréhension du mariage civil : à partir du 1er juillet 2022, le mariage civil est accessible à tous les couples – hétérosexuels, comme homosexuels.

En 2012, l’EERV a inscrit dans son Règlement Ecclésiastique (article 238) la possibilité d’une célébration pour les partenaires enregistrés. Le synode de l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse s’est prononcée les 4-5 novembre 2019 en faveur du changement de la loi sur le mariage civil, formulant les trois affirmations suivantes :

  1. L’Assemblée des délégués est favorable à l’ouverture du mariage aux couples de même sexe au plan du droit civil.
  2. L’Assemblée des délégués recommande aux Églises membres d’adopter l’éventuelle modification de la définition du mariage au plan civil comme pré-requis au mariage religieux.
  3. L’Assemblée des délégués recommande aux Églises membres que la liberté de conscience des pasteures et des pasteurs reste évidemment garantie comme pour tous les autres actes ecclésiastiques.((Fédération des Eglises protestantes de Suisse, Procès-verbal de l’Assemblée des délégués des 4 et 5 novembre 2019 à Bernep. 87))

Ces différentes décisions amènent les Eglises cantonales à ré-articuler leur compréhension de la bénédiction nuptiale : doivent-elles aller dans le sens de la décision civile et des décisions ecclésiales ? Pour un débat ecclésial fécond, une cartographie des positions théologiques possibles nous a semblé utile.

Cartographie

La carte que nous proposons a pour but principal de permettre un positionnement théologique personnel au sein d’un espace de discussion théologique pluraliste. Elle s’inspire des cartographies proposées par le logiciel ContactGPS. Les cartes interactives de ce logiciel organisent l’espace discursif autour de 2 axes et 4 pôles. Nous avons repris ce principe pour notre propre proposition cartographique.

Christ au centre

La théologie chrétienne trouve dans la figure du Christ sa médiation principale. Par rapport à notre carte, le Christ fait la médiation entre les différentes positions théologiques possibles quant à la thématique de la bénédiction nuptiale. À partir de cette médiation nous avons proposé de retenir quatre principes auxquels se confrontent les différentes positions :

  • L’obéissance à Dieu
  • L’accueil et l’accompagnement de toute personne
  • L’écoute et la méditation de la Parole
  • Le respect de la dignité de la personne et de ses droits fondamentaux

À partir de ce centre, nous avons identifié deux axes : (axe vertical) le positionnement par rapport à la loi civile ; (axe horizontal) le positionnement par rapport à la compréhension traditionnelle de la bénédiction nuptiale.

Proposition de cartographie – E. Jaillet

Les tendances de l’axe vertical

Celui ou celle qui applique la loi civile

La définition du mariage appartient à l’autorité civile. L’Eglise devrait adapter sa compréhension de la bénédiction nuptiale à la définition posée par la législation civile.

Cette tendance peut être soutenue par l’histoire du mariage dans le christianisme et co-existe avec la suivante. La pratique chrétienne du mariage s’est en effet toujours adossé sur le droit local. La reconnaissance de l’autorité des puissances civiles par Paul encourage à cela (Rm 13,1-5). En modernité , une théologie dîtes des « ordres de la création » permet également de soutenir cette position – celle-ci a notamment été développée par le théologie réformé Emil Brunner. Dans son acte de création, Dieu aurait institué un certain nombre de réalité sociale et culturelle (la famille, l’Etat, etc.), qui ne sont pas abolies avec la venue du Christ dans le monde.

Celui ou celle qui propose une autre voie

L’Evangile met en crise toutes nos catégories. En conséquence, à partir de son écoute de la Parole de Dieu, l’Eglise doit proposer sa propre compréhension de la bénédiction nuptiale.

Cette tendance co-existe avec la précédente. D’une part, Jésus lui même atteste d’une certaine liberté à l’égard des lois en place. Il en re-situe l’application à partir d’une éthique centrée sur les personnes et leur participation à la communauté inaugurée par le règne de Dieu – cf. par exemple ses guérisons effectuées lors du Sabbat (Marc 3,1-6). Cela le mène également à relativiser la valeur du mariage par rapport à la réalité du règne de Dieu (Cf. Luc 20,27-40). D’autre part, la doctrine dite des deux règnes – attribuée notamment à Martin Luther – permet de penser le développement d’un ordre ecclésial distinct de l’ordre civil.

Les tendances de l’axe horizontal

Celui ou cele qui affirme une continuité

La différence des sexes a une valeur anthropologique fondamentale. Reconnaître en Eglise la possibilité d’autres formes de couple pour le mariage en diminue la valeur. (axe horizontal)

Cette tendance dispose d’une assise longue dans la tradition chrétienne. Des arguments tirés de l’anthropologie ou encore de la psychanalyse mèneront à insister sur le rôle structurant de la différence des sexes pour la construction du soi – celui des époux, comme celui de leurs enfants. Sur le plan biblique différents textes présentent le couple hétérosexuel comme la forme paradigmatique de la vie matrimoniale : dans le récit de la création d’une part – le texte dit de l’institution du mariage (Genèse 2,24) – chez Paul (Ephésiens 5,21-33) ou encore chez Jésus lui-même (Matthieu 19,1-9).

Celui ou celle qui tient compte des changements

Le genre est une construction culturelle qui n’a pas d’autorité absolue. Si l’Eglise limite sa reconnaissance du mariage à la forme hétérosexuelle du couple, elle en diminue la valeur. (axe horizontal)

Cette tendance reprend des éléments développés depuis le siècle passé au sein des sciences sociales et des études de genres. Elle invite à différencier le genre comme construction sociale contingente du sexe biologique comme moyen de reproduction sur le plan biologique. Réduire la reconnaissance du mariage à un type de relation de genres ou à sa fonction reproductrice apparaît comme insatisfaisant. D’une part la découverte de nouveaux types de relations est inhérente au christianisme (cf. la participation des païens à la communauté du salut en Actes 11,1-18) et l’histoire biblique connait des alliances électives qui rappellent l’engagement d’époux qui sortent du cadre hétérosexuel – par exemple David et Jonathan (1 Samuel 18,1-4) ou encore Ruth et Noémie (Ruth 1,14-17).

REmarque sur le positionnement personnel

Le positionnement personnel par rapport à la thématique de la bénédiction nuptiale implique de se situer par rapport aux deux axes et non par rapport à un seul d’entre eux. Ainsi, une personne se retrouvera de manière plus ou moins forte dans l’une ou l’autre des tendances de l’axe vertical et de même pour l’axe horizontal.

D’autres types d’arguments que ceux que nous avons mentionnés peuvent intervenir dans la définition du positionnement théologique personnel. Mais il nous semble que les quatre tendances que nous avons identifié permettent une pluralité de positions possibles, rassemblée autour d’un même centre et des critères qu’il suscite.

Elio Jaillet est doctorant en théologie systématique à l’Université de Genève. Il est également actif dans l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud. Il écrit sur son propre blog Journal d’un Théologien Vaudois Eclectique (https://eliojaillet.ch)


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