Cet article résume la rencontre du 13 juin 2019 du séminaire de la Société Vaudoise de Théologie intitulé « Pomme de Discorde ».

Le sujet

Quel est le statut de vérité de la Bible ? Quelle est le type d’autorité qu’il faut lui reconnaître ?

Les débattants

Roger Pouivet est philosophe, professeur à l’université de Lorraine. Spécialiste d’esthétique, il introduit également la philosophie analytique de la religion en francophonie.

Jean-Marc Tétaz est docteur en philosophie et théologien, chargé de cours à l’université de Iéna, traducteur de nombreuses oeuvres théologiques et philosophiques et spécialiste de Paul Ricoeur.

Le Débat

La Bible, parole de Dieu

Dans son intervention Roger Pouivet aborde le sens de l’affirmation que la Bible est Parole de Dieu. Dire cela est lié à l’affirmation que Dieu se révèle. Si on dit que Dieu se révèle, c’est parce qu’il parle et il parle notamment dans la Bible. Ce que Dieu dit et révèle est de l’ordre de l’autorité absolue : de la vérité révélée.

On peut avoir divers conceptions du contenu de cette parole, qui ne semblent pas compatibles entre elles a priori. (a) quand on lit la Bible, on doit arriver à des propositions qui expriment le contenu de la révélation. Une proposition serait « Dieu dit que p » (p = une proposition) ; (b) quand on lit la Bible on lit un témoignage sur les actes de Dieu ; (c) quand on lit la Bible on fait une expérience. On tend aujourd’hui à valoriser les deux dernières options plutôt que la première, qui est focalisée sur la notion de « vérité révélée ».

Plusieurs raisons semblent aller à l’encontre de l’idée que la lecture de la Bible mène à la connaissance de vérités révélées de type propositionnel : dans la Bible Dieu ne fait pas que de poser des assertions. Il dit aussi des promesses, des commandements, etc. La forme de l’assertion semble limiter ou contraindre la volonté de Dieu et les possibilités de la foi comme confiance.

Face à cela il faut effectuer un recadrage de ce que l’on comprend par « vérité révélée ». La recherche de vérité révélée dans la lecture de la Bible doit être compris en analogie à la reconnaissance de l’autorité du Christ. Dans l’incarnation, lorsque l’Homme parle, c’est Dieu qui parle. De même, lorsqu’un auteur biblique parle, c’est Dieu qui parle. Les intermédiaires ne sont pas une entrave à la Parole de Dieu. C’est une herméneutique spécifique qui est requise ici : celle qui reconnait que Dieu parle dans la Bible, sans recouvrir la double identité, humaine et divine, de la Bible.

Cette herméneutique présuppose la foi, pensée comme don de l’Esprit-Saint qui perfectionne ce que nous sommes. L’Eglise comme corps mystique et comme lieu de tradition d’interprétation est le milieu dans lequel cette interprétation a lieu et qui peut reconnaître l’autorité spécifique de la Bible comme Parole de Dieu. Ceci se différencie d’une posture littéralité ou d’une posture magistérielle dans la lecture de la Bible comme Parole de Dieu.

La Bible, proposition de monde possible

Jean-Marc Tétaz propose une compréhension de l’autorité du texte biblique inspirée par la réflexion de Paul Ricoeur sur le rapport entre texte, action, fiction et attestation.

L’autorité du texte biblique ne vient pas de ce qu’il désigne dans la réalité (la vérité comme adéquation), mais du monde possible qu’il propose en fonction de sa cohérence propre. Le mode imaginatif et fictif du texte biblique vient proposer une réalité possible et donc de nouvelles possibilités d’action au lecteur – c’est le propre de l’imagination et de la fiction de proposer des actions inédites.

La vérité du texte ne se mesure pas à son adéquation théorique à la réalité, mais dans l’effet qu’il a dans la vie du lecteur qui s’en fait le témoin. La vérité du texte se mesure dans le témoignage qui lui est rendu, dans la manière qu’aura le lecteur d’adopter pour soi le monde possible que le texte lui propose. Le texte lui-même appelle le lecteur à se reconnaître dans le monde possible qu’il propose. Le lecteur est appelé à engager sa liberté, en se reconnaissant comme faisant lui-même partie du monde que le texte lui offre. Il est appelé à reconfigurer son identité en fonction du monde que le texte lui propose.

La vérité dans ce contexte est affaire de cohérence sémantique : elle implique la reconnaissance de contradictions lorsqu’il y en a et la reconnaissance des déterminations (schémas) qui interviennent dans la perception du réel. Le concept de vérité doit permettre de distinguer entre le « vrai » et le « faux », dans le contexte de cette exigence. Dans le cadre de la Bible, le principe de cohérence est « Dieu » : c’est lui qui régit la relation entre le monde réel et le monde possible offert par les textes bibliques. Il fait le pont entre un monde qui a à être et le sujet d’action qui y correspond – entre le monde possible offert par le texte et le lecteur comme celui qui est appelé à agir dans le monde, à la suite de la lecture du texte.

Discussion

Dans la discussion Roger Pouivet en reste à une conception simple de la vérité : une proposition est vraie lorsqu’elle dit quelque chose sur ce qui est. La vérité doit être comprise comme adéquation entre une proposition et la réalité ontologique. Elle est ce avec quoi je ne peux pas négocier. L’enjeu d’une herméneutique ecclésiale est qu’elle arrive, à partir de la foi, à dire ce qui est à partir de ce qui est dit dans la Bible.

Pour Jean-Marc Tétaz, l’affirmation « Je suis la vérité » (Jn 14,6) excède la compréhension d’une vérité comme adéquation : elle ne fait sens que dans un monde précis, que le lecteur est appelé à s’approprier. L’herméneutique biblique protestante visera alors à dégager les règles de fonctionnement des textes, afin de proposer des explications pertinentes et ajustées au monde possible proposé par le texte. Ceci va avec l’idée que le texte biblique ne produit pas n’importe quel type de lecteur : il propose une certaine orientation.


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