Cet article résume la rencontre du 23 mai 2019 du séminaire de la Société Vaudoise de Théologie intitulé « Pomme de Discorde ».

Le sujet

Quelle participation des Eglises à la définition du « Bien Commun » ? S’engagent-t-elles ou non dans la détermination politique du vivre-ensemble et si oui de quelle manière ?

Les débattants

James Woody est pasteur de l’Eglise Protestante à Montpellier. Figure importante du protestantisme libéral français est directeur de publication du mensuel Evangile et Liberté et tient son propre blog Esprit de Liberté.

Fabrice Hadjadj est écrivain et philosophe catholique, engagé dans une critique du capitalisme industriel et de l’idéologie de la croissance. Il est directeur de l’institut Philanthropos.

Le Débat

Un bien commun en négociation

Dans son intervention James Woody insiste d’emblée sur l’importance du politique pour les textes bibliques – il est un centre de gravité important dans la Bible. Une Eglise qui se base sur l’interprétation des Ecritures ne peut donc se désengager de l’horizon politique. En revanche la Bible n’offre pas de présentation univoque et instituée d’un Bien Commun. Elle reconnait la négociation constante d’un Bien Commun, mais n’en formule pas un fondement définitif. L’Eglise a pour tâche alors d’être une instance critique de la définition du Bien Commun dans la société.

À l’appui de la pensée johannique et paulinienne, ainsi que de différents auteurs (Paul Ricoeur, John Locke, Montesquieu, John Rawls) on peut distinguer sept aspects du rapport de l’Eglise à la négociation du Bien Commun. (i) L’Eglise ne peut ni se contenter de justifier le politique, ni de simplement le disqualifier. Elle doit maintenir une tension à son égard ; (ii) L’Eglise est une instance de relativisation des pouvoirs et des mythes qui les fonde, afin de démasquer les mécanismes de violence ; (iii) Dans la hiérarchisation des principes, l’Eglise a une marge de manoeuvre et peut entrer dans la négociation commune. Sous l’inspiration du Décalogue, elle gagne à mettre la liberté en principe premier ; (iv) L’Eglise soutient la distribution du pouvoir et résiste à sa confiscation par un groupe ; (v) L’Eglise valide la pluralité, parce qu’elle se comprend elle-même comme constituée par la pluralité ; (vi) L’Eglise donne la priorité au plus faible ; (vii) L’Eglise ne donne pas à la politique son contenu, mais opère une critique de toute sacralisation de l’institué.

La prédication de l’amour offre l’intervalle qu’il s’agit d’habiter entre une posture johannique d’accusation du politique et une posture paulinienne de reconnaissance. C’est de cette manière que l’Eglise contribue à la négociation constante du Bien Commun.

La restauration du politique

Fabrice Hadjadj part d’une définition précise du Bien Commun : il s’agit de l’ensemble des conditions de vie. Ces conditions ne sont pas à créer, ni à inventer, mais à reconnaître et à accompagner. Suivant Thomas d’Aquin, la visée de la Loi est l’amitié. Dans cette perspective, le Bien Commun c’est ce dont on jouit déjà et qui permet cette amitié. La sécurité, le langage et autrui sont alors de l’ordre de ce Bien Commun. Cette reconnaissance du Bien Commun récuse une compréhension de l’autonomie totale et l’affirmation de souveraineté qui vient avec.

La crise actuelle du politique vient du fait que celui-ci a renoncé au Bien Commun au profit d’un paradigme technique. L’abandon du Bien Commun mène à l’abandon du soucis des conditions de vie, ce qui se manifeste dans une crise environnementale et une crise humaniste que le politique n’arrive plus à prendre en charge. Hadjadj souligne 4 phénomènes de cette crise : (i) la perte du temps long avec la perspective de l’extinction à venir ; (ii) l’accélération (Hartmut Rosa) mène à une incapacité de la transmission, ce qui se manifeste notamment dans la disparition de certains corps de métier ; (iii) la mondialisation a pour effet une perte de présence au lieu où l’on se trouve, favorisée par la télécommunication et en définitive une perte de lieu ; (iv) les techniques de télécommunication, au prix d’une grande dépense d’énergie, mènent à une perte du corps, qui se concrétise dans la mouvance transhumaniste.

Face à cela le chrétien et la chrétienne doivent travailler à une restauration du politique, notamment en travaillant des questions majeures : pourquoi rester humain ? ; pourquoi cultiver la terre ? ; pourquoi donner naissance ? Il le fait en opérant une résistance face à la crise et à l’abandon politique du Bien Commun – encourageant une logique d’incarnation et de proximité. Cette résistance est ancrée dans la foi et pose l’espérance dans la réalité.

Discussion

James Woody insiste sur la responsabilité. Avec l’exacerbation d’un sentiment d’autonomie vient également la perte de responsabilité. L’une des plus grande responsabilité est que nous puissions demain encore être capables d’agir et d’exercer notre responsabilité. À cet égard, le Bien Commun peut être pensé comme une fiction à inventer afin d’engager l’innovation qui permet la vie de demain. La prise en compte des limites posées par notre mortalité doit être constitutive de cette fiction. L’Eglise peut alors avoir pour tâche d’être une analogie du Royaume de Dieu pour la société civile, afin de permettre cette habitation de la responsabilité.

Fabrice Hadjadj la responsabilité c’est répondre de ce qui est déjà là, et donc d’assurer les conditions de vie. Dans ce cadre se pose l’enjeu de la motivation à cette responsabilité. Face à une culture de l’instantané, il s’agit de rétablir un habitus de l’attente, de l’ouverture à l’événement à venir, mais aussi de l’accueil de ce qui est donné, dans nos corps et nos vies humaines telles qu’elles sont.

La discussion avec l’assemblée a également permis de mettre d’autres éléments en évidence. Faut-il affirmer une spécificité chrétienne face à la dimension du Bien Commun ? Les Eglises ne sont-elles pas tentées de « tenir une place » au sein de la société ? N’y-a-t-il pas un enjeu réel à la reconnaissance et si oui, à partir de quelle posture ? Autour de quelles réalités (focal practices) se rassemble et se constitue la « communauté incarnée » ?


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