Cet article résume la première rencontre du groupe de travail « Bénir le mariage civil pour tous? » (28.02.2020) avec Jean-Paul Guisan, théologien réformé, homosexuel et membre de C+H Genève. L’usage de l’écriture inclusive revient à l’autrice de l’article.

Résumé de l’intervention

Eléments de parcours personnel

La présentation de Jean-Paul Guisan s’est ouverte sur des éléments biographiques utiles pour comprendre la discussion de son point de vue, car si actuellement il n’a plus d’activité théologique ou associative, il a vu et vécu nombre de choses en tant qu’homosexuel. Cependant, il soulignera plus loin dans la discussion que son témoignage n’est qu’un parmi d’autres, et n’a pas vocation à être celui du « gay de service ».

En premier, il souligne la difficulté à s’assumer en tant qu’homosexuel, et le bien que cela fait de rencontrer des personnes à l’aise avec leur orientation et leur relation à Dieu. Quant à lui, sa quête de Dieu est passée par divers allers-et-retours : tout jeune, il rêve à la vie monastique pour ne pas rester seul, et fréquente les milieux évangéliques, dont la recherche de vérité et de sécurité résonne en lui. Il ne voit que l’abstinence comme solution à son homosexualité, puisque « la sexualité, c’est comme l’alcool, c’est bon pour ceux qui n’ont pas de problème avec. »

Puis Jean-Paul Guisan évoque la théologie queer, à laquelle il ne participe pas, en rappelant que la problématique du mariage pour toustes ou de la bénédiction des couples de même sexe reste très binaire – binarité que les théories queer récusent. Si certaines personnes lgbtqia+ souhaitent être considérées comme « dans la norme », d’autres expriment leur orientation de manière plus contestataire (ce sont celleux que l’on a appelé « les folles ») ; il est important de prendre en compte également cette seconde attitude.

Egalement, le rapport à l’Eglise des personnes homosexuelles est complexe : pour beaucoup, l’Eglise est l’ennemi des homos (cette idée est vécue dans le groupe Dialogai, par exemple) ; ce qui rend difficile la création de groupe pour chrétien·ne·s homosexuel·le·s. Jean-Paul Guisan dit avoir eu « le cul entre deux chaises ». Néanmoins, en 1988, un tel groupe voit le jour, c’est C+H (Chrétien·ne·s et Homosexuel·le·s).

Par ailleurs, s’il y a une rencontre qui a compté, c’est la rencontre du Dieu qui ne s’impose pas. C’est dans le cadre réformé que Jean-Paul Guisan lit Roland de Pury, théologien barthien, qui dessine les contours d’un Dieu qui n’est pas le Tout-Puissant qui s’impose d’en-haut.

Jean-Paul Guisan revient alors sur sa propre situation, et déclare avoir finalement renoncé à devenir pasteur. Actuellement, il est intégré à l’EPG avec son compagnon auquel il est partenarié depuis 2010 (ils se sont par ailleurs rencontré à C+H). Dans sa nouvelle Eglise, il n’hésite pas à interpeler des ministres, dont Blaise Menu, sur la situation des personnes lgbtqia+.

Le rôle de l’Eglise et la perspective du Royaume

La discussion s’est alors focalisée sur les attentes de cette communauté vis-à-vis de l’Eglise.

En effet, malgré tout, l’Eglise reste pour beaucoup, même celleux qui y sont extérieurs, une autorité qui prêche en faveur des petit·e·s, des laissé·e·s-pour-comptes. Il y a donc une attente d’une prise de position qui soit cohérente par rapport à l’Evangile. Jean-Paul Guisan cite l’exemple de ce père genevois qui, suite à l’acceptation de la bénédiction des couples de même sexe dans l’EERV, a pu aller parler avec son fils homosexuel, alors que le dialogue était rompu sur le sujet. Le discours public de l’Eglise peut donc susciter un cheminement. Et même si cela ne concerne que quelques personnes, cela en vaut la peine.

Après avoir évoqué les notions d’engagements et d’amour, Jean-Paul Guisan approche la thématique de l’oecuménisme, puisqu’il est sensible à la mystique et à la richesse de l’Eglise catholique. Il se pose la question de l’eucharistie, si importante : un prêtre peut-il donner l’eucharistie à une personne ouvertement gay ?

Puis, après avoir cité quelques « perles bibliques », centrées principalement sur l’amour, il termine par quelques aspects anthropologiques, soulignant que dans l’Antiquité, le sexe n’est pas une question de sentiment mais de domination, principalement de l’homme sur la femme. C’est le christianisme qui importera dans le mariage, ainsi que dans les autres aspects de la vie, la valorisation de l’amour.

Dans cette perspective, le Royaume implique l’engagement et le respect de l’autre – un engagement mutuel et une reconnaissance de l’autre. Et si certain·e·s n’ont pas la chance de vivre l’engagement dans le cadre du couple, l’important c’est l’ouverture à l’autre et l’insertion dans une communauté. Il y a donc de multiples manières de vivre le Royaume.

Résumé de l’échange

Après cette riche et personnelle présentation, la discussion avec le groupe de réflexion s’est engagée, rebondissant sur cette question du Royaume.

Puisque la notion de propriété, ou d’appartenance mutuelle, n’y existera plus (cf. La femme aux sept maris, Luc 20, 27-39 et parallèles), peut-on imaginer que nos Eglises sortent du modèle du mariage bourgeois et patriarcal ? Les communautés lgbtiqa+ n’ont-elles pas un rôle à jouer dans ce changement ? Et quelles sont ses attentes par rapport au mariage ?

Il s’avère que même si les positionnements sont évidemment divers sur ces questions, il y a une nécessité pour les homosexuel·le·s d’obtenir les mêmes droits que les hétéros, afin d’avoir le choix qu’ont par défauts les hétéros : se conformer à l’institution du mariage ou la contester. Les Eglises ont donc un rôle à jouer pour lever les condamnations et les accusations de péché qui pèsent sur les personnes lgbtiqa+, en accompagnant les gens dans leur multiplicité tout en offrant des repères. Il s’agirait avant tout de donner un signe allant en ce sens.

En outre, la question d’une distinction marquant la spécificité de l’union homosexuelle par rapport à l’hétérosexuelle est délicate : en effet, les personnes lgbtiqa+ cherchent avant tout à faire valoir une égale dignité de leurs relations avec les relations hétéro, ce qui se traduirait par les mêmes droits et devoirs – la spécificité des relations lgbtiqa+ n’est pas largement revendiquée ni même perçue par les concerné·e·s.

Mais alors, qu’est-ce qui permet de penser le couple, dans une perspective d’Evangile ? N’est-on pas plutôt invité·e à la justice et au soin des plus pauvres ? Une intervention dans la discussion décentre encore d’avantage la question, établissant via une lecture de Nietzsche, l’impossibilité de penser les couples de même sexe dans l’opposition bien-mal, lui préférant le critère de la charité.

La discussion s’est conclue sur l’interrogation portant sur le désir d’enfant, puisque pour l’Eglise catholique un mariage est effectif quand il y a naissance. Cependant, la filiation, la fertilité peut évidemment passer par delà la chair.

Discussion du groupe de travail

La seconde partie de séance consiste en une discussion entre les membres du groupe de réflexion, après avoir remercié l’intervenant, pour établir les points forts et les éventuels points encore à approfondir de la position présentée. Nous remercions ici encore Jean-Paul Guisan pour ses mots et son témoignage.

Ont été relevés comme particulièrement marquants et fondamentaux les points suivants : l’insistance sur l’amour, la fidélité, la dignité et le projet de couple. De plus, le groupe relève l’influence de la parole d’une Eglise sur l’existence homosexuelle, surtout sur le sentiment de reconnaissance. La parole de l’Église permet en effet de pouvoir plus facilement se reconnaître accepté·e comme aimé·e devant Dieu. Cet amour de Dieu permet de fonder tout projet de couple qui y trouve sa source et son enracinement, et de cela surgit le désir de voir sa dignité en tant que couple béni et aimé de Dieu reconnue.

Dans les points à approfondir, relevons peut-être qu’une redéfinition du mariage et du couple peut sembler nécessaire pour continuer la discussion quant au mariage pour toustes : qu’est-ce ? Qu’y vit-on ?

Rappelons également que le témoignage de Jean-Paul Guisan n’est qu’un parmi d’autres, et qu’il ne reflète pas forcément le vécu et les aspirations des jeunes personnes lgbtiqa+ – même si le sentiment de discrimination et de marginalisation est toujours bien présent aujourd’hui.

Conclusion

Pour conclure, nous formulons de manière condensée la position présentée tout au long de la discussion :

Une vie de couple homosexuelle est possible dans l’amour, la durée et la fidélité, et a droit à sa dignité.

Il y a donc une importance de la perception du rôle des Eglises dans la reconnaissance qu’elle offre à ces couples, en lien avec sa propre identité d’Eglise, et dans la proclamation que chacun·e a été voulu·e et créé·e par Dieu tel·le qu’iel est.

Ce qui apparait au centre du désir de former un couple reconnu et béni est l’enracinement dans l’expérience de l’amour divin et humain, vivant un engagement mutuel qui dépasse le couple.


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